Zoom sur ... Géodata Paris

Pour ce nouvel article de notre rubrique "Zoom sur ... ", c'est Raphaële Hénot qui nous fait découvrir l'école Géodata Paris dont elle est la directrice ajointe.

Merci à elle et à ses équipes d'avoir répondu à nos questions !

[prepas.org] - Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous expliquer ce qui vous a conduit à devenir directrice adjointe de Géodata Paris ?

[Raphaële Hénot] - J’ai effectué l’essentiel de ma carrière à l’IGN, dont Géodata Paris fait partie. Après avoir piloté un programme de transformation par l’innovation à la direction des programmes de l’IGN et avoir été nommée ingénieure des Ponts, des Eaux et des Forêts, j’ai été naturellement attirée par le poste de directrice adjointe de l’école. C’est un poste stratégique à un moment où l’enseignement supérieur doit relever des défis majeurs : intégrer l’IA dans les cursus et former les acteurs de la transition écologique face au changement climatique et la dégradation de l’environnement.

[prepas.org] - Géodata Paris est une école d’ingénieurs spécialisée dans la géomatique. En quoi cette expertise est-elle unique dans le paysage des écoles d’ingénieurs en France ?

[Raphaële Hénot] - Géodata Paris est la seule grande école publique d’ingénieurs entièrement dédiée à la géomatique, qui forme depuis plus de 80 ans les experts des sciences de l’information géographique. Cette école est ainsi au carrefour des sciences de la Terre, des sciences des données, de l’informatique, de la géographie et de la cartographie. Aujourd’hui, la plupart des données numériques sont géolocalisées : elles se réfèrent à un lieu sur la Terre, en d’autres termes on peut les placer sur une carte.

Notre mission est de former des ingénieurs capables d’exploiter ces données à toutes les étapes de leur cycle de vie, de la captation (à partir de données d’observation de la terre comme l’imagerie optique, le Lidar ou d’autres sources d’informations), à l’analyse, à la cartographie, à la diffusion en passant par le traitement, la modélisation, la simulation et l’implémentation informatique (SGBD, Big Data…). Nous les formons aussi à l’utilisation de ces données dans des domaines applicatifs : aménagement soutenable du territoire, gestion des forêts, Défense, etc. Notre école relie les sciences des données (statistiques et probabilités, apprentissage profond, …) aux applications géographiques en s’appuyant sur des données dont la spécificité est d’être géolocalisées.

Ces données ont donc une géométrie qu’il faut construire, grâce à la géodésie, la photogrammétrie et à la modélisation 3D, et une physique qu’il faut analyser grâce aux modèles de propagation électromagnétique dans l’atmosphère, à l’optique et au traitement du signal. Une fois traitées, ces données sont superposables entre elles car munies de coordonnées exprimées dans un système de référence géocentrique ou en projection cartographique, c’est-à-dire grâce aux connaissances de cartographie mathématique. Ensuite, il faut identifier les objets d’intérêt et les reconnaitre dans les signaux et images que nous traitons, comme des bâtiments, des routes, essences d’arbres, occupation des sols et son évolution, etc. Enfin, il faut appliquer et analyser ces données en cohérence avec les corpus d’analyse de l’espace géographique qu’apportent les sciences de la Terre, du vivant, ou les sciences humaines et sociales.

« Le champ des disciplines qui traitent de cet espace est en réalité extrêmement vaste, avec comme point commun la grammaire de la donnée géographique. »


Nos étudiants jonglent avec ces concepts, outils et problématiques, grâce à un cursus d’expertise unique au sein des écoles d’ingénieur françaises.

[prepas.org] - Quels sont les parcours de formation phares de Géodata Paris qu’un élève sortant de CPGE peut intégrer?

[Raphaële Hénot] - Le diplôme d’ingénieur de Géodata Paris assure aux élèves une orientation progressive et adaptée, notamment pour les étudiants issus de CPGE. La formation débute par un tronc commun (semestres S5 à S7) qui permet d’acquérir un socle solide de connaissances, avant d’opter pour un parcours de spécialisation adapté à leur projet professionnel.

Dès la première année (1A), les élèves bénéficient d’un enseignement approfondi en mathématiques et sciences fondamentales à travers des cours d’algèbre, analyse, traitement du signal, théorie des graphes, géométrie, propagation et formation d’images. Les sciences physiques (électromagnétisme, optique) y sont aussi abordées, formant un socle scientifique robuste. L’informatique occupe une place essentielle avec des enseignements de programmation algorithmique, d’open source et Linux, d’infrastructure bigdata, ainsi que de structuration et gestion de bases de données.

La géomatique (c’est-à-dire les sciences de l’information géographique), cœur du cursus, est introduite dès la première année, avec un panorama général et un focus sur la géodésie et les systèmes de référence de coordonnées, infrastructures essentielles au traitement des données géolocalisées. L’étude approfondie des autres disciplines de la géomatique se fait en deuxième année :

« les élèves découvrent l’ensemble des sciences et techniques associées à l’observation et la modélisation de la Terre, à l’analyse et la représentation spatiale des territoires, notamment grâce aux outils cartographiques et aux innovations de l’IA appliquées à l’analyse spatiale. »


L’intelligence artificielle et les sciences des données sont enseignées dès la 1ère année : les étudiants se forment aux statistiques, à l’inférence, à l’ingénierie de la donnée et à l’apprentissage automatique. Les élèves apprennent aussi à exploiter la richesse des données géolocalisées dans des disciplines variées (géographie, économie, sociologie en 1A, sciences de la vie et de la terre en 2A…).

Le tronc commun intègre également des modules sur la transition écologique, abordant les enjeux associés au climat, à la biodiversité, aux ressources, mais aussi les dimensions sociétales et les apports de la géomatique dans l’accompagnement des transformations du territoire. Par ailleurs les techniques de développement personnel, la connaissance du monde socio-économique, les techniques de gestion de projet et l’apprentissage de langues étrangères participent à une formation complète et ouverte.

En 3ème année, les élèves choisissent une spécialisation : au sein de l’école (par exemple, positionnement précis et mesure de déformations, IA et analyse spatiale pour l’aménagement du territoire, imagerie avancée pour la défense, jumeau numérique de territoire…) ou via un double cursus master-ingénieur avec nos universités et écoles partenaires.

[prepas.org] - Géodata Paris met en avant une pédagogie innovante, notamment à travers des projets concrets et des partenariats industriels. Pouvez-vous nous donner un exemple marquant de projet étudiant ou de collaboration avec une entreprise ?

[Raphaële Hénot] - L’une de nos grandes forces réside dans notre pédagogie active. Par exemple, en fin de 1ère année, tous les élèves se retrouvent en immersion terrain durant huit semaines dans notre école d’été à Forcalquier. L’école dispose en effet d’une annexe dans ce site de Haute Provence. C’est le moment où nos étudiants confrontent la théorie apprise dans l’année et la réalité du terrain géographique (exemple des outils de télédétection sur la reconnaissance automatique des essences forestières). Au passage, ils se reconnectent avec la nature dans un environnement exceptionnel, ce qui est essentiel pour des jeunes qui devront mener des projets sans nuire à leur environnement.

Tout au long des trois ans, d’autres temps pédagogiques rapprochent les élèves au monde socio-économique comme la journée de présentation des projets de développement informatique, les visites d’entreprises, nos cycles de conférences ainsi qu’un projet inter-promotions sur un territoire d’Ile-de-France autour de la déclinaison opérationnelles de certains objectifs de développement durable de l’ONU.

La géodata touche pratiquement tous les secteurs professionnels (défense, agriculture, aménagement durable, gestion de l’eau, de l’énergie, de la forêt, du littoral, des risques naturels et des secours, les transports, l’urbanisme ou la géophysique). Ce large spectre brasse de nombreux exemples marquants de projets étudiants.

Si je dois en citer un, il y a ce sujet de développement informatique où

« nos ingénieurs de 2ème année ont développé un logiciel permettant d’accéder à une cartographie des risques d’inondations, commande réalisée par le groupe suisse Emosson. »


En 2025, les inondations sont devenues le premier risque naturel en France. L’estimation des futurs dégâts s’élèverait à 50 milliards d’euros.

La société Emosson a sollicité un groupe d’élèves de Géodata Paris pour la création d’un site web à destination des collectivités locales, pour sensibiliser et émettre des recommandations auprès de la population française sur les zones à risque.

Sachant que la majorité des données sont accessibles et transmises par l’Etat, nos élèves ont dû, dans un premier temps, caractériser les différentes typologies d’inondations (fluviales, pluviales, ruptures de barrages ou de digues). Ensuite, ils ont procédé à un développement en frontend (pages web) et backend (calcul du score) ainsi qu’une base de données de stockage des résultats, en ayant une attention particulière sur l’expérience utilisateur permettant ainsi à des non-initiés de naviguer facilement sur le site ou d’injecter des informations complémentaires. Côté utilisateur, nos élèves ont développé un questionnaire en ligne précis, portant sur la situation géographique mais également sur la typologie du logement, induisant ainsi un score de vulnérabilité pour chaque adresse entrée.

A la fin du mois de développement du projet, nos élèves ont donc réussi à développer cet outil web, faisant face à la contrainte temporelle mais aussi à la difficulté d’agréger des données historiques et actuelles.

[prepas.org] - Comment Géodata Paris prépare-t-elle ses étudiants à travailler dans un environnement international ? Quels sont les dispositifs mis en place pour favoriser la mobilité ou les échanges à l’étranger ?

[Raphaële Hénot] - L’ouverture internationale est au cœur de notre formation. Tous nos élèves effectuent un stage pluridisciplinaire à l’étranger en deuxième année, et disposent de nombreuses opportunités d’échanges grâce à nos partenariats internationaux. En effet des filières intégralement en anglais et des semestres à l’étranger sont proposés, en plus d’une offre riche en langues vivantes grâce à l’Université Gustave Eiffel. Les étudiants peuvent passer un semestre ou une année dans une université partenaire à l’étranger en deuxième année de l’école ou en troisième année : TU Berlin (Allemagne), Univ. Leibnitz de Hanovre (Allemagne), Univ. Sherbrooke (Canada), Polytech. de Milan (Italie)…

[prepas.org] - Quels sont les secteurs qui recrutent le plus vos diplômés ? Avez-vous des exemples de métiers émergents liés à la géomatique ?

[Raphaële Hénot] - Les débouchés en sortie d’école sont nombreux, à la fois s’agissant des structures qui accueillent nos diplômés et des métiers qu’ils exercent. On peut citer, dans le secteur public, les collectivités territoriales qui ont besoin d’experts pour appuyer leurs études d’aménagement durable et leurs systèmes d’information opérationnels, par essence territorialisés. Dans le secteur privé, les entreprises qui ont besoin de connaissances fines sur le territoire recrutent volontiers nos diplômés, par exemple les gestionnaires de réseaux (réseau d’eau, d’énergie, de télécommunications, de transports...). La liste des métiers et des organismes ouverts à nos diplômés est longue et variée.

[prepas.org] - Quelles sont les actualités récentes ou à venir de Géodata Paris (nouveaux partenariats, projets de recherche, événements...) ?

[Raphaële Hénot] -

« À la rentrée 2026, nous lançons une filière en anglais en partenariat avec AgroParisTech Nancy, dédiée à la gestion des ressources forestières. »


Par ailleurs, l’école accueillera, du 28 au 30 août prochain, l’événement mondial State of the Map, qui rassemble la communauté internationale d’OpenStreetMap (carte du monde collaborative et libre, créée et mise à jour par des bénévoles qui partagent leurs données géographiques en accès ouvert).

[prepas.org] - Géodata Paris est impliquée dans des projets de recherche. Pouvez-vous nous en citer un qui illustre l’impact de l’école dans le domaine des données géospatiales ?

[Raphaële Hénot] - L'IGN, le Cerema, Inria et 1Spatial lancent JUNN, un programme soutenu par France 2030, destiné à développer les jumeaux numériques des territoires français. JUNN ouvre la voie à de nouvelles capacités de simulation et d'anticipation pour faire face aux conséquences du changement climatique (prévention des risques naturels, aménagement durable, lutte contre les épidémies, adaptation des forêts...) La contribution de Géodata Paris à ce projet passe notamment par son intégration à l’Alliance ITTAI (portée par l’ENSAM) qui apporte une expertise reconnue sur les modèles physiques (écoulement de fluides, propagation électro-magnétique, etc.) et l’analyse des écarts entre modèles et observations.

[prepas.org] - Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels le secteur de la géomatique sera confronté dans les 5 à 10 prochaines années ? Comment Géodata Paris prépare-t-elle ses étudiants à y répondre ?

[Raphaële Hénot] - La géomatique comme tous les secteurs doit intégrer la déferlante de l’IA dans ses pratiques et ses métiers.

Cette déferlante concerne Géodata Paris à double titre : d’une part comme toutes les écoles d’ingénieur, et en particulier celles qui, comme Géodata Paris, forment des ingénieurs ayant une forte compétence numérique. L’IA générative est un appui puissant au codage et il convient de s’en servir tout en conservant l’expertise qui permet de qualifier les résultats et par exemple d’identifier les inévitables erreurs commises par l’IA. Le règlement intérieur de l’école encadre l’usage de l’IA générative au moyen d’une charte dédiée, afin de garantir une évaluation appropriée des compétences, de favoriser le développement autonome des élèves, tout en autorisant un usage raisonné de ces outils. D’autre part, l’IA par apprentissage automatique est un outil majeur de reconnaissance d’objet dans les données brutes.

« Nos élèves sont formés pour développer, estimer, qualifier et utiliser des modèles d’IA en gérant les incertitudes de prédiction, afin de produire de la donnée géographique qui fait sens (reconnaître des routes, des bâtiments automatiquement). »


La lutte contre le changement climatique et la dégradation de l’environnement est évidemment un autre défi à relever. Nos enseignements sont pensés pour que les diplômés de notre école soient dorénavant les acteurs des transitions à opérer. La trajectoire de notre fonctionnement collectif est également dessinée dans l’esprit de la transition écologique.

Enfin, la géomatique peut outiller des situations de crise dans un monde sous de multiples tensions géopolitiques. Nos élèves y sont préparés.